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Cluny contre Cîteaux : deux réformes médiévales

Le monachisme médiéval s'est renouvelé par vagues, et il n'est pas deux vagues plus instructives à comparer que les réformes issues de deux vallées bourguignonnes distantes d'à peine une centaine de milles. Cluny, fondée en 909 ou 910, rassembla les énergies dispersées de la vie bénédictine en un seul corps discipliné et fit du culte de Dieu l'activité la plus magnifique d'Europe. Cîteaux, fondée en 1098, fut en grande partie une réaction contre ce qu'était devenue Cluny — un retour à l'austérité, au silence et au travail manuel, en protestation contre la splendeur de la réforme plus ancienne. Placer les deux côte à côte, c'est voir un même débat sur ce à quoi sert la vie d'un moine se dérouler sur deux siècles : dans la liturgie, dans l'architecture et dans la prose acérée du plus célèbre homme d'Église de l'époque.

Cluny et la liberté du cloître

L'abbaye de Cluny fut fondée par Guillaume Ier, duc d'Aquitaine, dit Guillaume le Pieux. Sa charte de fondation fit quelque chose d'inhabituel et de décisif : elle donna le nouveau monastère non à un seigneur local ou à un évêque, mais aux apôtres Pierre et Paul — c'est-à-dire directement à la papauté — et interdit expressément à tout pouvoir séculier ou épiscopal de se mêler de ses affaires. Cette exemption plaça Cluny sous l'autorité lointaine, et donc largement nominale, du pape, et l'affranchit de la propriété laïque qui avait corrompu tant de monastères antérieurs, où les fondateurs et leurs héritiers traitaient les abbayes comme un bien privé à piller ou à confier à des parents incompétents. Ainsi protégée, et bénie d'une extraordinaire succession d'abbés longévifs et capables — parmi lesquels Odon, Mayeul, Odilon et Hugues le Grand —, Cluny devint le moteur d'une réforme qui se répandit à travers la France et bien au-delà.

Un empire de prière et sa grande église

Ce qui distinguait structurellement la réforme clunisienne, c'était sa centralisation. Les maisons bénédictines plus anciennes étaient autonomes, chaque abbaye un monde se gouvernant lui-même sous son propre abbé. Cluny, au contraire, bâtit un réseau. Les monastères qui adoptaient son observance, ou qu'elle fondait elle-même, devenaient des prieurés dépendants soumis à l'abbé de Cluny en personne ; leurs prieurs étaient ses délégués, et leurs moines, en un sens réel, ses moines. À son apogée, au XIe et au début du XIIe siècle, cette ecclesia cluniacensis embrassait des centaines de maisons à travers l'Europe, un empire de prière gouverné depuis un unique centre bourguignon — sans doute le premier véritable ordre religieux au sens occidental.

Le sommet visible de cet empire était l'église abbatiale. La troisième église élevée sur le site, connue des historiens sous le nom de Cluny III, fut commencée sous l'abbé Hugues vers 1088. Achevée, elle s'étendait sur quelque 180 mètres et fut, pendant environ quatre siècles, la plus grande église de toute la chrétienté, surpassée seulement lorsque la nouvelle basilique Saint-Pierre s'éleva à Rome au XVIe siècle. Sa haute nef voûtée en berceau, ses doubles bas-côtés, sa forêt de chapiteaux romans sculptés des tons du plain-chant et des travaux des saisons proclamaient dans la pierre la conviction au cœur du programme clunisien : que rien n'était trop coûteux ni trop beau pour être offert à Dieu.

L'Opus Dei, œuvre suprême du moine

Cette conviction trouva son expression la plus pleine non dans l'architecture mais dans le culte. La Règle de saint Benoît appelle l'office divin l'opus Dei, l'Œuvre de Dieu, et insiste pour que rien ne lui soit préféré. Cluny prit cela au mot et développa la liturgie à un degré extraordinaire, superposant psaumes, processions et commémoraisons supplémentaires à la journée monastique jusqu'à ce que les moines fussent au chœur la plus grande partie de leurs heures de veille. Le travail manuel, que Benoît avait prescrit, se retira discrètement ; le véritable travail du moine clunisien était liturgique, et les domaines de l'abbaye étaient cultivés par des paysans et des serviteurs dépendants afin que le chœur ne se tût jamais. Cluny fut particulièrement associée à la prière pour les morts. Ce fut l'abbé Odilon qui, vers l'an 998, institua la commémoration annuelle de tous les fidèles défunts le 2 novembre, répandant à travers le réseau clunisien un culte d'intercession pour les défunts qui devint l'un des services déterminants de l'ordre à la société médiévale.

Cîteaux et la faim de la Règle littérale

À la fin du XIe siècle, aux yeux d'un certain type de moine fervent, tout cela ressemblait moins à une fidélité à saint Benoît qu'à une confortable trahison de celui-ci. En 1098, Robert de Molesme conduisit un groupe de moines hors de sa propre abbaye vers une clairière marécageuse au sud de Dijon, appelée Cîteaux, pour fonder ce qu'ils nommèrent simplement le Nouveau Monastère. Leur but était un retour littéral à la Règle — la Règle telle qu'elle était écrite, et non enflée par trois siècles de coutumes accumulées. Là où Cluny avait multiplié la liturgie, ils la ramenèrent à ce que Benoît avait réellement prescrit. Là où Cluny avait laissé le travail manuel tomber en désuétude, ils prirent eux-mêmes la houe et la faux, et pour rendre soutenable une vie de prière et de travail à la fois, ils développèrent l'institution du frère convers, le conversus — un religieux qui prononçait des vœux et accomplissait l'essentiel des durs travaux des champs et de l'atelier, libérant ainsi les moines de chœur sans importer la dépendance féodale à laquelle la réforme cherchait à échapper. Ils portaient de la laine non teinte au lieu du noir teint, ce qui leur valut le nom de moines blancs, et ils implantaient délibérément leurs abbayes dans des solitudes loin des villes. L'expérience faillit échouer faute de recrues, jusqu'à ce qu'en 1112 un jeune noble bourguignon nommé Bernard se présentât à la porte avec une trentaine de compagnons. Envoyé en 1115 fonder l'abbaye de Clairvaux, Bernard devint la figure religieuse dominante du XIIe siècle, et sous son influence la réforme jadis chancelante explosa à travers le continent.

L'Apologia de Bernard et la querelle de la beauté

L'énoncé le plus clair de ce qui séparait les deux réformes fut écrit par Bernard lui-même. Vers 1125, à l'invitation de son ami Guillaume de Saint-Thierry, abbé bénédictin favorable à la réforme, Bernard composa l'Apologia — une lettre qui est à la fois une défense des cisterciens contre l'accusation d'arrogance et une critique dévastatrice de l'excès clunisien. Il raille la longueur et la richesse des repas, la mollesse des vêtements, les cavalcades de chevaux avec lesquelles voyageaient les grands abbés. Mais le passage qui a le plus longtemps résonné est son attaque contre l'art du cloître. Pourquoi, demande-t-il, à l'endroit même où les moines s'assoient et lisent, devrait-il y avoir cette « beauté difforme et difformité belle » — les chevaliers combattants, les chasseurs, les monstrueux centaures et demi-hommes, les nombreux corps sous une seule tête et les nombreuses têtes sur un seul corps qui peuplent les chapiteaux sculptés ? Cette ménagerie de marbre est si frappante, se plaint-il, qu'un moine est tenté de passer la journée entière à s'émerveiller des sculptures plutôt qu'à méditer la loi de Dieu. Et sous l'objection esthétique s'en cache une morale : l'église, accuse-t-il, resplendit dans ses murs et manque dans ses pauvres ; elle habille ses pierres d'or et laisse ses enfants nus.

Ici les deux visions se dressent en pleine opposition. Pour Cluny, la splendeur matérielle était le langage naturel de la louange, élevant l'esprit rivé à la terre vers la Jérusalem céleste ; la beauté du sanctuaire honorait le Dieu à qui elle était offerte. Pour Bernard, une telle splendeur était une distraction de la prière, un scandale face aux pauvres, et une tentation particulièrement dangereuse pour des moines qui avaient renoncé au monde précisément pour en être libres. De façon révélatrice, Bernard concédait que des églises riches pouvaient se défendre pour les simples fidèles laïques, dont la dévotion plus faible avait besoin de tels secours ; ce qu'il ne pouvait pardonner, c'était l'intrusion de ce spectacle dans le cloître monastique, où il n'avait rien à faire.

L'empire contre la fédération

Le contraste s'étendait à la manière dont chaque réforme se gouvernait. Cluny était un empire, tenu ensemble par l'autorité personnelle d'un seul abbé sur un tissu de prieurés subordonnés — une structure qui lui donnait unité et force mais la rendait dangereusement tributaire de la qualité de l'homme à sa tête. Cîteaux choisit la voie opposée. Sa constitution, la Carta Caritatis ou Charte de charité, largement l'œuvre de l'Anglais Étienne Harding et confirmée par la papauté en 1119, liait les abbayes entre elles sans les subordonner. Chaque maison cistercienne était une abbaye autonome sous son propre abbé, et pourtant chacune était reliée aux autres par la filiation — le lien durable entre une maison mère et les filles qu'elle avait fondées — et par deux instruments disciplinaires : le Chapitre général annuel de Cîteaux, où tous les abbés se réunissaient pour légiférer pour l'ordre entier, et la visite mutuelle, par laquelle une abbaye mère inspectait ses filles. C'était une fédération plutôt qu'une monarchie, et elle se révéla remarquablement durable, se répandant depuis les quatre filles aînées de Cîteaux — La Ferté, Pontigny, Clairvaux et Morimond — vers des centaines d'abbayes en un seul siècle.

Ce que le visiteur trouve aujourd'hui

Les destins ultérieurs des deux réformes ne pourraient guère être plus différents, et la différence est inscrite dans le paysage. Cluny devint immensément riche, et la richesse finit par émousser la ferveur même qui l'avait faite. Elle glissa dans un long déclin, et la Révolution française l'acheva : l'abbaye fut supprimée, vendue et exploitée comme carrière de pierre à bâtir dans les années autour de 1800, si bien que la plus grande église de l'Occident médiéval fut presque entièrement démolie. Le visiteur de Cluny trouve aujourd'hui une belle ville bourguignonne, un excellent musée et — de cette église colossale — guère plus qu'un bras survivant du grand transept, s'élevant brusquement et seul, un fragment à partir duquel l'imagination doit peiner pour reconstituer l'ensemble.

Les cisterciens s'en tirèrent mieux, en partie parce qu'ils avaient moins à perdre à la cupidité et davantage qui valait d'être gardé pour sa retenue même. À Fontenay en Bourgogne, fondée par Bernard en 1118 et parmi les plus anciennes abbayes cisterciennes conservées en grande partie intactes, le visiteur parcourt exactement l'architecture que réclamait l'Apologia : une église sans ornement, de proportion pure, un cloître nu, un dortoir des moines et une forge, tout bâti pour laisser le silence et la lumière accomplir le travail que la sculpture et l'or accomplissaient à Cluny. En Provence, l'abbaye vivante de Sénanque, fondée en 1148 et sise parmi les champs de lavande qui emplissent ses photographies, abrite encore une petite communauté et montre encore la même limpide simplicité. Debout dans l'un ou l'autre lieu, on saisit la querelle entre Cluny et Cîteaux mieux qu'aucun texte ne peut la transmettre : deux manières d'aimer Dieu, l'une par la magnificence et l'autre par le vide, chacune convaincue d'avoir trouvé la voie la plus vraie. Pour voir jusqu'où chaque réforme s'étendit et suivre les abbayes des deux depuis la Bourgogne à travers l'Europe, explorez-les sur la carte interactive.