Solovki : le monastère-forteresse de la mer Blanche
Il faut plusieurs heures de bateau depuis la côte de Carélie pour atteindre les îles Solovki, posées dans la baie d'Onega, au sud de la mer Blanche, non loin du cercle polaire. Là, sur la plus grande île de l'archipel, se dresse une muraille de blocs erratiques si énormes que les pèlerins d'autrefois y voyaient l'œuvre de géants. Derrière ces pierres polies par les glaciers s'élèvent les coupoles du monastère Solovetski, fondé au XVe siècle par des ermites, devenu l'un des sanctuaires les plus vénérés de la Russie du Nord, puis transformé au XXe siècle en camp de prisonniers, matrice du système du Goulag. Depuis 1992, l'ensemble historique et culturel des îles Solovki est inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO.
Un désert de mer et de forêt
L'histoire commence dans les années 1420-1430, quand les moines Savvati et Guerman quittent la côte carélienne pour s'installer sur la grande île, jusque-là fréquentée seulement par des pêcheurs de passage. Après la mort de Savvati, Guerman revient accompagné d'un moine plus jeune, Zosime, et c'est autour de cette seconde implantation que se constitue une communauté durable. Zosime passe pour le véritable organisateur du monastère ; les trois fondateurs seront canonisés et demeurent les saints patrons des lieux.
Le choix d'un archipel pris par les glaces une grande partie de l'année peut sembler absurde. Il répondait en réalité à une logique spirituelle très ancienne : dans le monachisme orthodoxe, le Grand Nord russe a joué le rôle que le désert d'Égypte avait tenu pour les premiers ermites chrétiens. Les historiens russes parlent volontiers d'une Thébaïde du Nord pour désigner cette colonisation monastique des solitudes boréales, dont Solovki est l'aboutissement le plus spectaculaire.
Philippe, le bâtisseur devenu métropolite
Au milieu du XVIe siècle, le monastère connaît son âge d'or sous la direction de l'higoumène Philippe (Fiodor Kolytchev), ancien boyard moscovite entré comme simple novice. Administrateur hors pair, Philippe fait bâtir les deux grandes églises de pierre qui dominent encore l'ensemble : l'église de la Dormition, flanquée d'un immense réfectoire, et la cathédrale de la Transfiguration, achevée dans les années 1560. Il réorganise les salines et les fermes, améliore le port et fait relier des dizaines de lacs de l'île par un réseau de canaux qui alimente le monastère en eau douce et actionne ses moulins.
La suite de sa vie bascule dans la tragédie. Appelé à Moscou en 1566 pour devenir métropolite, chef de l'Église russe, Philippe ose condamner publiquement la terreur de l'opritchnina d'Ivan le Terrible. Déposé et emprisonné, il est mis à mort en 1569. L'Église orthodoxe le vénère comme martyr, et sa mémoire reste indissociable de Solovki, dont il a dessiné le visage.
Une muraille cyclopéenne face à la mer
À la fin du XVIe siècle, le monastère, devenu place forte de la frontière septentrionale de l'État moscovite, se dote de son enceinte célèbre. Plutôt que la brique ou la pierre de taille, les bâtisseurs emploient d'énormes blocs erratiques arrondis, hérités des glaciations, calés par des pierres plus petites et des briques. Il en résulte un anneau de murailles et de tours trapues d'un aspect presque minéralogique, comme si la forteresse était sortie du sol. Garnie de canons et pourvue d'une garnison, elle protège les côtes de la mer Blanche et donne au monastère une double nature, à la fois maison de prière et forteresse d'État.
À l'intérieur des murs, l'ensemble forme une véritable petite ville : cathédrales reliées par des galeries couvertes, clocher, cellules, ateliers, entrepôts, moulin alimenté par les canaux, cale sèche au port. Grâce au sel, à la pêche et à un vaste réseau commercial, Solovki devient l'une des grandes puissances économiques du Nord russe — le tout à quelques encablures de l'Arctique.
Le grand siège des vieux-croyants
Dans les années 1650, le patriarche Nikone réforme les livres liturgiques de l'Église russe. Les moines de Solovki refusent les nouveaux rites, qu'ils tiennent pour une trahison de la foi ancienne. Le différend théologique tourne à la rébellion ouverte contre l'Église et le tsar, et à partir de 1668 les troupes gouvernementales assiègent le monastère. Protégée par ses murailles, son artillerie et ses réserves considérables, la forteresse résiste environ huit ans — l'un des sièges les plus longs de l'histoire russe. Elle tombe en 1676, la tradition voulant qu'un transfuge ait révélé aux assiégeants un passage dérobé, et la répression qui suit est d'une extrême brutalité. Pour les vieux-croyants, la chute de Solovki devient un récit fondateur de martyre, transmis de génération en génération.
Deux siècles plus tard, pendant la guerre de Crimée, à l'été 1854, des navires de guerre britanniques bombardent le monastère. Les vieilles murailles de blocs encaissent les boulets, les navires repartent sans avoir obtenu de reddition, et l'issue presque sans dommage de l'affaire passe pour un miracle. L'épisode accroît considérablement le prestige du sanctuaire : à la fin de l'époque impériale, des milliers de pèlerins débarquent chaque été des vapeurs appartenant au monastère lui-même.
Des cellules monastiques au camp SLON
Depuis longtemps déjà, les tsars profitaient de l'isolement des îles pour y enfermer prisonniers politiques et religieux. Mais rien ne préparait à ce qui suivit la Révolution. Le monastère est fermé par le pouvoir soviétique en 1920 ; en 1923, l'archipel devient le camp à destination spéciale des Solovki, connu sous son sigle russe SLON — l'un des tout premiers camps du système concentrationnaire soviétique et, de l'avis des historiens, le laboratoire où furent mises au point les méthodes du futur Goulag. Prêtres, savants, aristocrates et gens ordinaires y sont déportés ; parmi les détenus figurent le prêtre et philosophe Pavel Florenski et le futur grand médiéviste Dmitri Likhatchev. L'église de la colline Sekirnaïa sert de cachot disciplinaire à la sinistre réputation. Alexandre Soljenitsyne appellera Solovki la mère du Goulag. Le camp est dissous à la fin des années 1930 ; pendant la Seconde Guerre mondiale, les îles accueillent une école de jeunes mousses de la marine.
Renaissance monastique et patrimoine mondial
Après des décennies d'existence muséale, la vie monastique reprend en 1990 avec la refondation du monastère par l'Église orthodoxe russe. En 1992, l'UNESCO inscrit l'ensemble historique et culturel des îles Solovki au patrimoine mondial : non seulement la forteresse, mais tout le paysage culturel de l'archipel, avec ses labyrinthes de pierre préhistoriques de l'île Bolchoï Zaïatski, ses ermitages dispersés, son réseau de canaux et son jardin botanique, l'un des plus septentrionaux du monde. Moines, conservateurs, villageois et pèlerins se partagent aujourd'hui les îles, où la renaissance spirituelle cohabite avec le devoir de mémoire. La silhouette du monastère est familière à tous les Russes : elle figure sur le billet de 500 roubles, et un bloc de pierre rapporté de Solovki se dresse à Moscou en mémorial des victimes des répressions politiques.
Sur la carte
Pour saisir ce que représente Solovki, rien ne remplace la géographie : un archipel perdu dans la baie d'Onega, loin de toute ville, accessible en bateau l'été et en petit avion le reste de l'année. Sur notre carte interactive, zoomez sur la mer Blanche, repérez la forteresse sur la grande île, puis glissez vers le sud pour la comparer aux autres grands monastères du Nord russe. L'immensité de mer et de forêt qui entoure ces murailles explique mieux que tout discours pourquoi des ermites ont choisi ce lieu — et pourquoi, plus tard, des geôliers l'ont choisi aussi.