Les Météores : plongée au cœur des monastères suspendus de Thessalie
Les moines qui cherchaient le désert l'ont trouvé ici à la verticale. Au nord-ouest de la Thessalie, près des bourgs de Kalambaka et de Kastraki, des tours de grès jaillissent de la plaine comme des colonnes d'un temple inachevé, et sur leurs sommets se dressent des églises byzantines, des celliers, des cloîtres. Les Grecs ont donné à ce lieu le nom qui lui convenait : Météora, ce qui est suspendu dans les airs. Pendant des siècles, on n'y accédait qu'au bout d'une corde, hissé dans un filet par un treuil, ou par des échelles de bois accrochées à la paroi nue. Six monastères y vivent encore aujourd'hui, et l'ensemble du site figure sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, distingué à la fois pour sa valeur culturelle et pour sa valeur naturelle.
Des tours nées d'un fleuve disparu
Les rochers des Météores sont faits de grès et de conglomérat, un béton naturel de galets et de graviers cimentés au fil de millions d'années. Selon l'interprétation géologique courante, des fleuves anciens déposèrent ici d'énormes masses de sédiments, qui furent ensuite soulevées puis découpées par l'érosion, les eaux et les mouvements tectoniques en tours isolées. Le résultat est une forêt de pierre dressée en bordure de la plaine thessalienne, non loin du massif du Pinde et de la vallée du fleuve Pénée. Beaucoup de parois tombent à pic sur toute leur hauteur, creusées de grottes, de fissures et de surplombs. Ce relief qui décourageait les armées et les pillards était une bénédiction pour les ascètes : l'inaccessibilité même du lieu promettait le silence, la solitude et la sécurité.
Les premiers ermites et la skite de Doupiani
La vie monastique n'a pas commencé ici par de grands édifices. On admet généralement que les premiers ermites s'installèrent dans les grottes et les anfractuosités des rochers vers le onzième siècle. Ils grimpaient à leurs abris par des échelles et des pieux fichés dans la pierre, priaient seuls et ne se réunissaient qu'à l'occasion. Peu à peu, cette nébuleuse de solitaires s'organisa : autour d'une église proche du rocher de Doupiani se forma une skite, communauté semi-organisée d'ascètes qui se rassemblaient pour la liturgie des dimanches et des fêtes. Cette phase primitive a laissé peu de monuments, mais elle a fixé pour toujours la logique des Météores : la hauteur n'était pas un obstacle à franchir, elle était le but même de l'entreprise, dans une époque où la plaine était régulièrement ravagée par les guerres et les incursions.
Saint Athanase et le Grand Météore
Le passage de l'érémitisme dispersé au monachisme organisé est lié à un homme : le moine Athanase, formé au Mont Athos, le grand foyer du monachisme orthodoxe de la Grèce du Nord. Au quatorzième siècle, il gravit l'un des rochers les plus vastes et y fonda le monastère de la Transfiguration du Christ, appelé depuis le Grand Météore. Il donna à sa communauté une règle de vie commune, et la tradition lui attribue aussi le nom même de Météores. Son successeur le plus illustre fut Joasaph, né Jean Uroš dans une maison princière serbe : renonçant à ses droits, il prit l'habit monastique et consacra sa fortune à agrandir et embellir le monastère. Sous de tels patronages, le Grand Météore devint la maison la plus vaste et la plus influente des rochers, et son exemple essaima de sommet en sommet.
L'âge d'or d'une cité dans les airs
À l'apogée du mouvement, entre le quatorzième et le seizième siècle, environ deux douzaines de monastères couronnaient les rochers. Chaque communauté affrontait les mêmes défis : l'eau était recueillie dans des citernes taillées dans la pierre, les vivres, les matériaux et les hommes montaient dans des filets au bout de cordes actionnées par des treuils, abrités dans des tours de bois penchées sur le vide. Une tradition souvent racontée veut que les cordes n'aient été remplacées que lorsque le Seigneur les laissait rompre. Légende pieuse ou vérité littérale, elle dit l'esprit du lieu : la confiance absolue érigée en règle de vie quotidienne. Ce n'est que dans les années 1920 que des escaliers furent taillés dans le roc, mettant fin à l'ère des filets et des échelles de corde et ouvrant enfin les monastères aux visiteurs ordinaires.
Les six monastères vivants
De la cité monastique d'autrefois, six maisons demeurent habitées. Le Grand Météore occupe toujours le rocher le plus imposant et abrite un musée auprès de son église ancienne. En face, Varlaam porte le nom d'un ermite qui colonisa le premier son rocher ; le monastère lui-même fut établi au seizième siècle par deux frères moines venus de Ioannina, Théophane et Nectaire Apsaras. Roussanou, plus bas perché, épouse si étroitement son socle étroit que ses murs semblent pousser de la pierre ; c'est aujourd'hui un couvent de moniales dédié à sainte Barbara. Saint-Nicolas Anapafsas, premier monastère au-dessus du village de Kastraki, est un édifice compact étagé en hauteur. La Sainte-Trinité occupe l'un des pitons les plus spectaculaires et les plus isolés ; les cinéphiles la reconnaîtront, car elle servit de décor au film de James Bond Rien que pour vos yeux, sorti en 1981. Saint-Étienne enfin, à l'extrémité sud des rochers au-dessus de Kalambaka, se rejoint par un petit pont plutôt que par des marches et abrite lui aussi une communauté de moniales.
Les trésors peints de l'école crétoise
Les monastères des Météores furent aussi des trésors d'art. Leurs églises principales, les katholika, conservent parmi les plus belles peintures murales de l'époque postbyzantine en Grèce. À Saint-Nicolas Anapafsas, la petite église fut décorée au seizième siècle par Théophane le Crétois, l'un des grands maîtres de l'école crétoise, qui unissait la rigueur byzantine à une finesse nouvelle du modelé et de la composition. À Varlaam, les fresques de la même époque sont associées à Frangos Katelanos, peintre majeur de sa génération. S'y ajoutent des icônes, des iconostases de bois sculpté, des vêtements liturgiques brodés et des manuscrits, souvent présentés dans de petits musées monastiques. Que tant d'œuvres aient survécu des siècles durant sur des sommets exposés à tous les vents tient déjà du prodige.
Déclin, renaissance et patrimoine mondial
L'âge d'or ne dura pas. À partir du dix-septième siècle, nombre de petites maisons furent abandonnées, faute de moines et de ressources, et l'on aperçoit encore des ruines d'ermitages sur des rochers devenus inaccessibles. La Seconde Guerre mondiale et ses lendemains infligèrent à la région des dommages et des pertes sévères. Mais le vingtième siècle apporta aussi le renouveau : les routes atteignirent les portes des monastères, la vie monastique reprit, des communautés féminines ranimèrent Roussanou et Saint-Étienne, et les pèlerins affluèrent. En 1988, l'UNESCO inscrivit les Météores au patrimoine mondial comme bien mixte, saluant à la fois les monuments et le paysage naturel. Le visiteur d'aujourd'hui doit s'en souvenir : chaque monastère garde ses horaires propres et ferme au moins un jour par semaine, une tenue correcte est exigée, et d'anciens sentiers pavés, les kalderimia, permettent de marcher entre les rochers sur les pas des moines.
Sur la carte
Les Météores se comprennent d'abord dans l'espace : six monastères vivants et les ruines de bien d'autres se répartissent sur quelques kilomètres carrés de tours de pierre. Sur notre carte interactive, vous pouvez situer le Grand Météore, Varlaam, Roussanou, Saint-Nicolas Anapafsas, la Sainte-Trinité et Saint-Étienne, voir leur position au-dessus de Kalambaka et de Kastraki, et composer votre propre itinéraire. De là, poursuivez l'exploration vers d'autres hauts lieux du monachisme orthodoxe, du Mont Athos aux monastères insulaires les plus reculés.